Fermeture de Partagora : le téléchargement est-il en train de tuer les livres ?

Le livre numérique, aussi appelé ebook, n’a pas révolutionné le monde de l’édition comme l’avait fait le MP3 ou l’arrivée des films piratés. Pourtant, des sites comme Partagora ou Toutbox inquiètent de plus en plus d’auteurs et d’éditeurs qui se battent pour les voir fermer. Alors, le téléchargement tue-t-il le livre ?

Partagora, Toutbox… comment fonctionnent ces sites ?

En avril 2016, Toutbox fermait. En juin 2017, c’était au tour de Partagora. Le monde de l’édition, accompagné de certains auteurs, s’est publiquement exprimé en faveur de la fermeture de ces sites de partages qui mettent à disposition de tous des fichiers bien souvent illégaux. Pourtant, les créateurs, développeurs et hébergeurs de ces sites ne semblent pas du même avis.

Effectivement, sur la plupart de ces sites, qu’ils existent encore ou non, on peut trouver, en bonne place pour être facilement trouvé, un avertissement quant au contenu du site. Les développeurs et les hébergeurs annoncent qu’ils ne pourraient être tenus responsables des fichiers partagés, étant donné qu’ils sont trop nombreux pour être contrôlés et qu’ils sont publiés par les utilisateurs.

Pourtant, dans les faits, le développeur d’un site et celui qui le gère sont toujours responsables (cf. la législation sur les mentions légales obligatoires des sites). Même s’ils prétendent avoir les meilleures intentions (partage libre du savoir et de la connaissance en première place), la plupart des fichiers postés par les utilisateurs violent la loi sur les droits d’auteur et peuvent coûter cher aux écrivains.

L’ebook, nouveau MP3 piraté ?

Dans le passé, il existe des exemples d’industries qui se sont retrouvées confrontées à l’arrivée du numérique et des fichiers piratés. Les deux exemples les plus connus et les plus récents sont celui de la musique et celui du cinéma. Dès l’arrivée du MP3 au début des années 2000, l’industrie musicale a alerté sur le risque que son piratage faisait peser sur ses revenus et sa pérennité. Le cinéma a, peu de temps après, connu la même crise.

Effectivement, avec l’apparition de l’ebook, il devient désormais possible de pirater et de partager illégalement un livre et cela inquiète les auteurs. Beaucoup de consommateurs justifient leur comportement en présentant l’impossibilité de prêter ou de revendre un ebook (ainsi que son prix quasiment équivalant à celui d’un livre papier) comme des raisons suffisantes de combattre les maisons d’édition.

En réalité, même si cela n’excuse pas le fait de ne pas rémunérer le travail de l’auteur, ces consommateurs n’ont pas tort : les éditeurs font le maximum pour ralentir la croissance du marché de l’ebook, de peur que le piratage n’augmente aussi. Résultat, les prix sont volontairement exagérément hauts (même si l’impression d’un livre n’est pas l’élément le plus coûteux de sa fabrication) et les protections anti-piratage empêchent de le prêter, de le revendre et de l’exporter.

Vers des abonnements illimités ?

Comme nous le disions, le cinéma et la musique se sont déjà retrouvés confrontés au problème du piratage et il serait peut-être bon pour l’édition de se tourner vers eux pour trouver des solutions. Effectivement, le marché de la musique, après une crise de dix ans, est de nouveau en bonne santé et le cinéma français, mais aussi mondial, ne cesse de battre des records de fréquentation.

Alors qu’est-ce qui a permis d’endiguer les conséquences du téléchargement ? Certains diront que le téléchargement n’a jamais été un vrai danger et que la crise de ces deux industries avait d’autres raisons, d’autant qu’il existe de nombreux sites de téléchargement légal. Quoi qu’il en soit, il semble évident que la révolution des abonnements illimités a permis de relancer ces deux marchés.

Effectivement, pour certains producteurs, au-delà de la gratuité, l’attrait du téléchargement reposé dans mise à disposition immédiate d’une offre culturelle plus importante qu’une vie ne suffirait à la consommer. Aujourd’hui, les abonnements aux plateformes de streaming musical et de VOD comblent largement cette attente du public.

Et les auteurs dans tout ça ?

En France, le métier d’auteur a presque toujours été très précaire et il l’est encore plus aujourd’hui. Certains auteurs se battent becs et ongles contre le téléchargement illégal, mais la précarisation de leur métier remonte à avant, c’est-à-dire aux années 90. Effectivement, sur les cent mille auteurs publiés en France, seulement mille arrive à se dégager un SMIC mensuel avec leur plume.

Savoir si la précarisation du métier d’auteur est de la responsabilité du téléchargement illégal, des maisons d’édition trop avares ou du marché qui se porte mal demanderait une analyse plus longue et profonde de la situation. En tout cas, après cinq années moroses, le marché du livre a connu, en 2018, une croissance de 1,8% alors que la précarité des auteurs n’a pas reculé.

Alors, si les abonnements et les solutions illimitées ont pu sauver le cinéma et la musique, qu’en est-il des artistes qui les fabriquent ? Sans grandes surprises, ces nouvelles solutions n’ont pas non plus fait reculer la pauvreté des auteurs français et ils ont peu à espérer d’un remaniement de l’économie du livre vers des solutions d’offres illimitées d’ebook, proches de ce que proposaient des sites comme Toutbox ou Partagora.

Ne condamnons pas trop vite l’ebook

Certes, les maisons d’édition ne font rien pour porter le marché de l’ebook et beaucoup de lecteurs semblent s’en désintéresser. D’après un sondage récent, les jeunes rejettent les liseuses, notamment parce qu’ils voient la lecture comme l’occasion de se reposer des écrans. De même, les auteurs voient d’un mauvais œil ce nouveau format dont le piratage réduit leurs revenus déjà maigres.

Pourtant, l’ebook présente de grands avantages pour les auteurs débutants ou ceux qui sont fatigués de courir après les maisons d’édition trop frileuses. Beaucoup de nouveaux talents ont été découverts par des lecteurs passionnés qui écument le web et les plateformes spécialisées à la recherche d’ebooks auto-édités.

Évidemment, la question de la transformation numérique de la lecture et le rôle que joue chacun de ses acteurs ainsi que la question de la précarité des auteurs présente de nombreux aspects qui en font une question épineuse et délicate. En attendant, il serait sans doute trop précipité de condamner l’ebook à cause du piratage et de se détourner de ses nombreux avantages.

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