08/07/2005
Source : Le Monde
par Stéphanie Le Bars
Reportage à Bil’in (1 800 hab.) la " clôture " a avalé les trois quarts des terres du village
De Bil’in, bourgade palestinienne de Cisjordanie, il n’y avait jusqu’à présent rien à dire. Ce village de 1800 âmes, aux maisons basses et aux routes en mauvais état, vivait chichement de ses terres agricoles plantées d’oliviers, de blé et de légumes. Avec sa vue imprenable sur les immeubles blancs de Modiin Illit, l’une des colonies les plus importantes de Cisjordanie, aussi appelée " Kiriat Sefer" (" la ville du Livre") en référence à sa population principalement ultrareligieuse, il n’était qu’un village palestinien parmi d’autres. Sa proximité avec Israël était, jusqu’au début de l’Intifada, l’une de ses principales sources de revenus. Aujourd’hui, ce voisinage lui vaut les pires ennuis.
Depuis février, Bil’in se réveille régulièrement au bruit saccadé du bulldozer. A la lisière du village, Israël a commencé la construction d’un tronçon de la " clôture de séparation" censée protéger son territoire des attaques palestiniennes. Ici, comme sur une grande partie du tracé, l’ouvrage s’enfonce en Cisjordanie, pour protéger des colonies israéliennes et les laisser du " bon" côté. Les méandres du mur mordent sur 3 kilomètres à l’intérieur des terres palestiniennes et avalent au passage les trois quarts des cultures de Bil’in. Outre le grillage électronique, le dispositif, qui comprend un chemin de ronde, une rangée de barbelés et une route de sable pour détecter le moindre passage, impose un no man’s land large de plusieurs dizaines de mètres.
" Sans ces terres, le village est condamné", assure Ahmad Issa Yassine, responsable du conseil municipal et l’un des animateurs du Comité contre le mur, créé au lendemain des premiers coups de pelle. Les habitants, tous reconvertis dans la petite agriculture, ont perdu leur outil de travail, et l’absence de terrains disponibles rend problématique l’installation sur place des jeunes du village. " Nous sommes aujourd’hui 1 800, mais dans cinq ans, avec la croissance démographique, nous serons plus de 2 000. Où va-t-on construire de nouvelles maisons ?", s’interroge Ahmad Issa Yassine.
Comme de nombreux villages affectés par le " mur de l’apartheid", ainsi que l’ont nommé les Palestiniens, Bil’in tente de résister. Un recours devant la Cour suprême israélienne a été déposé. En juin 2004, cette instance avait demandé que la construction de l’ouvrage réduise au minimum les atteintes à la circulation et à la propriété des Palestiniens. Le 9 juillet de la même année, la Cour internationale de justice de La Haye avait jugé illégale la construction de la clôture et demandé, en vain, son démantèlement.
En dépit de ces deux avis, les travaux ont continué tout au long de l’année. Ces derniers mois, les juges israéliens ont examiné plusieurs dizaines de recours, mais la plupart n’ont fait que retarder les travaux ou légèrement modifier le tracé. Jamais la construction n’a été remise en question. Et il y a peu de chances que cela se produise un jour.
Dernièrement, en réponse à l’une de ces requêtes présentées par un village proche de Kalkiliya, dans le nord de la Cisjordanie, l’Etat israélien a sensiblement modifié son argumentation pour justifier la poursuite de la construction. Alors que, jusqu’à présent, les autorités insistaient sur l’aspect " sécuritaire" et " temporaire" de la clôture, l’Etat a cette fois déclaré que, en dépit des nuisances qu’il occasionnait pour les Palestiniens, le tracé, à cet endroit, ne pourrait pas changer, car il serait trop coûteux de le modifier, a rapporté le journal Haaretz. A ce jour, 210 kilomètres de clôture ont été construits et 190 autres sont en cours d’édification. Mercredi 6 juillet, le premier ministre, Ariel Sharon, a ordonné que la construction s’accélère, tout en approuvant une modification du tracé sur l’un des tronçons les plus controversés. " Construisez à plusieurs endroits en même temps pour que cela aille plus vite", a-t-il dit.
A Bil’in, la succession de combats perdus révolte mais ne mine pas la détermination du Comité contre le mur. Chaque vendredi, les habitants se rendent sur le chantier pour protester contre les travaux. Soutenus et " protégés" par des pacifistes israéliens et internationaux, ils tentent de renouveler le genre. " Une fois, nous nous sommes enchaînés à nos oliviers ; une autre fois, nous y avons transporté des cercueils ; le mois dernier, des étrangers et des Palestiniens se sont fait enfermer dans une cage au pied des bulldozers", énumère M. Yassine, plutôt satisfait de la couverture médiatique de ces événements qui se veulent pacifiques : " Notre but n’est absolument pas d’avoir des martyrs, assure-t-il, mais de sauver la terre qui nous appartient et de faire tomber ce mur."
Chaque semaine, les grenades lacrymogènes et les balles en caoutchouc des soldats israéliens blessent une douzaine de personnes. Mais M. Yassine reconnaît que " la présence de juifs et d’étrangers a changé le comportement des militaires. Ils savent que tout est filmé et, quand ils nous arrêtent, ils nous relâchent au bout de quelques heures ou de quelques jours, car ils n’ont rien contre nous". La répression des nombreuses manifestations qui, du nord au sud de la Cisjordanie, ont rythmé la construction de la clôture depuis près de trois ans a fait une dizaine de morts côté palestinien.