23/08/2005
Source : L’Humanité
par Françoise Germain-Robin
Le village palestinien de Bil’in a vu plus de la moitié de ses terres confisquées pour la construction de nouvelles colonies. Des citoyens israéliens et palestiniens y débattent et y luttent ensemble.
Bil’in (Palestine), envoyée spéciale.
En ce samedi 20 août, sous un soleil de plomb, une quarantaine de personnes se pressent sous l’ombre bienfaisante d’un olivier majestueux, planté au sommet d’une colline de Cisjordanie. Son tronc noueux révèle qu’il est plusieurs fois centenaire. À perte de vue, des collines plantées de milliers d’autres oliviers. Et, comme une blessure béante dans le paysage, un large ruban de terre et de pierre à vif, creusé par les bulldozers israéliens. Il marque le tracé du mur qu’Israël est en train d’ériger, au nom de la sécurité de ses habitants, cette barrière étant censée les protéger des attentats. Nous sommes au village palestinien de Bil’in, qui se bat depuis février contre un mur qui l’ampute de son passé et de son avenir.
Ce jour-là, sous l’olivier, Mohammed Khatib, porte-parole du Comité populaire de Bil’in, est en train d’expliquer à un groupe de citoyens israéliens la gravité de ce qui arrive à son village natal. L’expédition a été organisée par l’association Ta’ayush («ensemble») qui regroupe des militants juifs et arabes contre le mur et la colonisation en général. Ils ont participé ici, avec les villageois, à des dizaines de manifestations. Cette fois, ils ont décidé d’offrir à des Israéliens curieux de s’informer la possibilité de voir l’occupation de leurs propres yeux et de parler avec « l’ennemi » palestinien. Pour la plupart des participants - parmi lesquels des jeunes juifs de France en vacances en Israël et pas spécialement de gauche -, cette visite dans les territoires occupés est une première et ce qu’ils découvrent est stupéfiant.
« Notre village, explique Mohammed Khatib, compte 1 600 habitants. Nous vivions de l’agriculture et de la culture des olives. Nos terres couvrent une superficie de 4 000 dunums (1 000 hectares), mais Israël vient d’en confisquer 2 300 pour construire de nouvelles colonies, et aussi ce mur. Voyez, là-bas, ces immeubles en construction : ce sont les nouveaux quartiers de la colonie de Modi’in, qui compte déjà 30 000 habitants. Selon les plans du gouvernement israélien, d’ici à 2020, elle en comptera 150 000. Ce sera la ville juive orthodoxe la plus grande d’Israël. Pour la construire, ils ont pris nos terres et celles de plusieurs villages voisins : Kharbata, Safa, Deir Qadis… Ils ont arraché nos oliviers. Ceux sous lesquels je jouais enfant, et la maison où j’ai grandi ont fait place à une colonie. Nous n’avons plus assez de terres pour survivre et nous sommes coupés de Ramallah, la ville la plus proche, à 16 kilomètres d’ici, mais de l’autre côté du mur. À trente et un ans, je ne suis allé que deux fois à Jérusalem. »
Étranglé par le mur, Bil’in connaît le sort de dizaines d’autres villages palestiniens enclavés dont les habitants sont réduits à la misère ou à l’exil (1). Ceux de Bil’in, au début de cette année, ont choisi de se battre pacifiquement. « La décision a été prise de façon démocratique. Les divers groupes politiques et les ONG du village se sont réunis avec les gens expropriés et ont créé le Comité populaire contre le mur, dit Mohammed. Nous avons d’abord porté plainte devant les tribunaux, mais nos plaintes ont été rejetées. Dans certains cas, la police n’a même pas voulu les enregistrer. Alors, nous avons décidé d’organiser des manifestations pacifiques pour empêcher les bulldozers de continuer à détruire notre terre. Avec le soutien de nos amis israéliens qui militent pour la paix et celui des internationaux, nous nous sommes enchaînés à nos oliviers pour empêcher qu’on les arrache. » Une lutte difficile, qui s’est souvent heurtée à une répression violente. Elle a fait plus de 100 blessés depuis le début de l’année, précise Amit Ramon, de Ta’ayush : « Nos marches pacifiques se sont heurtées aux tirs de gaz lacrymogènes et de balles en caoutchouc de l’armée, qui a arrêté des villageois sans raison. » Une armée toute proche, qui nous observe. Une patrouille en « hammer » vient s’enquérir du but de notre présence. Mais dans le groupe, il y a une majorité d’Israéliens et des Français. La patrouille n’insiste pas.
Sous l’olivier, puis au siège de la municipalité, les questions fusent et un débat animé s’engage entre Israéliens et Palestiniens du Comité populaire contre le mur. Tout de suite, une Israélienne pose la question clef des attentats. « Vous êtes contre le mur, dit-elle, mais depuis qu’on le construit, il y a moins de bombes chez nous. » Ce à quoi un Palestinien répond : « Nous sommes contre les attentats, nous menons une lutte pacifique à laquelle nous vous demandons de participer plus nombreux pour qu’elle soit plus efficace. Vous devez comprendre que ce qui provoque les attentats, c’est l’occupation. C’est le vol de nos terres pour construire des colonies qui continuent de s’étendre. Quant au mur, s’il avait vraiment pour but votre sécurité, on le construirait le long de la ligne verte, pas sur nos terres. Cela aussi, vous devez le comprendre et le faire comprendre au public israélien si vous vous voulez construire la paix avec nous. »
À une autre question sur le retrait de Gaza, Mohammed Khatib répond : « C’est très bien, mais à condition que nous, en Cisjordanie, n’en fassions pas les frais. Nous sommes très inquiets. Des rumeurs disent qu’on va nous prendre encore des terres pour loger les colons évacués de Gaza. Cela aussi, vous devez l’empêcher absolument. Nous comptons sur vous pour amener davantage d’Israéliens à comprendre ce qu’est vraiment l’occupation. »
(1) Le tracé du mur tel qu’il est actuellement a une longueur de 700 kilomètres, soit deux fois la longueur de la « ligne verte » - frontière du cessez-le-feu de 1949 - en raison des multiples incursions qu’il fait dans les territoires palestiniens occupés.