Mohammed Khatib en France pour témoigner

20/12/2005

Mohammed Khatib, membre du comité de résistance de Bil’in, et secrétaire du conseil du village, était présent en France du 11 novembre au 17 décembre 2005.

La présence de Mohammed est le résultat d’un travail constant de l’AFPS et de la CCIPPP qui ont tout fait pour organiser au mieux son séjour, et qui ont notamment réussi à "motiver" le maire de la ville de Fosse (Val d’Oise) monsieur Alain Lacombe, à s’associer dans le combat que mène Bil’in. En effet, monsieur le maire s’est dit prêt à travailler en partenariat avec Bil’in. Un groupe de travail réfléchit sur les actions pouvant être mises en oeuvre pour venir en aide au village palestinien.

Lors de toutes ses interventions, que ce soit devant une assemblée de 20 ou 700 personnes, Mohammed Khatib a fait à chaque fois l’unanimité en représentant son village et la Palestine en général.

De son passage en Ile de France, entre meeting, rencontres, dîners, voici quelques propos recueillis à ces occasions.

J’ai hâte de rentrer à Bil’in pour dire aux villageois que votre commune (Fosse) nous soutient et qu’elle est prête à nous aider. Je remercie la France de me recevoir, mais je rappellerai aussi que le conflit israélo-palestinien n’est pas seulement la responsabilité des palestiniens et des israéliens, mais de toute la communauté internationale. C’est la communauté internationale qui a créé l’état d’Israël, et c’est elle aussi, par le biais de ses tribunaux, qui condamne la construction du mur, la colonisation et l’occupation. Ensemble, nous devons obliger Israël à se plier aux lois internationales. Je suis venu ici pour chercher de l’aide, pour alerter l’opinion publique internationale sur le sort de la Palestine et de mon village. Vous voyez dans vos médias les horreurs de ce conflit, avec ces morts israéliens et palestiniens, comme ci c’était une guerre égale, avec deux vrais armées. Israël contrairement aux palestiniens a l’une des armées les plus fortes au monde.

De nombreuses questions lui ont été posées sur ce mouvement de résistance pacifique.

Bil’in n’est pas le premier village à mener une resistance non-violente, Budrus notamment a fait de même. La différence c’est que nous l’avons médiatisée et rendue plus originale. Nous ne combattons pas contre les israéliens mais contre l’occupation. Nous appelons toutes les personnes présentes à Bil’in, aussi bien palestiniens, israéliens ou internationaux à la désobéissance civile contre toutes les lois militaires israéliennes, illégales, car elles sont appliquées sur terres étrangères.

Alors qu’en Israël on commençait à parler de notre combat, notamment depuis la manifestation où nous nous étions enchaînés à nos oliviers, nous nous sommes retrouvés à la une des journaux israéliens après qu’un soldat ait perdu l’usage d’un oeil lors d’une manifestation. Or ce jour là, il n’y avait eu aucun jet de pierre. Israël a estimé que toute manifestation à Bil’in devenait illégale et le responsable des FOI a ajouté que tous les villageois et ceux qui les soutiennent devaient payer pour avoir rendu infirme un soldat. Le vendredi suivant nous avons décidé de répondre à ces accusations. Nous avions invité les médias afin de leur montrer qui étaient les agresseurs. Nous avions demandé à beaucoup d’handicapés de venir afin de montrer les coups déjà reçus par les palestiniens. Nous avions mis devant la manifestation des fauteuils roulants vides afin de représenter l’éventuel avenir des palestiniens. L’armée qui était loin s’est mise à charger en tirant balles de caoutchouc et grenades lacrymogènes sous l’oeil des médias choqués par tant de violence. Quelle image ces soldats tirant sur des fauteuils vides, une armée sur-équipée impuissante face à la non violence d’un petit village. Ce jour là nous avons compris que les soldats n’étaient que des robots obéissants à des ordres sans réfléchir tandis que nous, habitants de Bil’in, avions réfléchi, nous étions conscients d’être les plus intelligents. Depuis cette manifestation, Bil’in est devenu le symbole de la résistance pacifique face à l’occupant israélien. Chaque répression pendant une manifestation est une victoire médiatique, chaque manifestation sans répression est une victoire politique.

Nous espérons que cette forme de résistance s’étendra à toute la Palestine. Nous sommes devenus un exemple, cela nous donne la responsabilité de montrer que la résistance palestinienne n’est pas celle montrée dans les médias (violence) mais qu’elle est majoritairement non violente, c’est cet aspect de la résistance qui devrait être médiatisé. Lors d’une manifestation, des membres du Hamas et du Djihad Islamique ont participé avec nous à la résistance pacifique. Des journalistes du Ha’aretz ont demandé à ces nouveaux participants ce qu’ils pensaient de la résistance de Bil’in. Ils ont dit : "Si vous voyons que ce genre de résistance permet d’aboutir à notre indépendance, nous ferons la même chose."

Nous ne sommes pas un peuple violent comme peuvent vous le montrer les médias, nous voulons juste qu’Israël se plie aux lois internationales. Chaque pays doit faire pression pour que la Palestine redevienne un état indépendant. S’il y a la paix entre palestiniens et israéliens, beaucoup de conflits dans la même région seront résolus.

La France doit arrêter toute transaction avec Israël. Le fait qu’aujourd’hui des entreprises telles qu’Alstom et Connex collaborent à la construction du tramway reliant des colonies à Jérusalem, doit être sanctionné par le gouvernement français qui a signé à l’ONU les traités interdisant toute forme d’occupation, de colonisation sur terre étrangère (30% d’Alstom appartient à l’état français).

Au cours d’un entretien filmé entre un haut responsable d’Alstom et Mohammed Khatib, ce même responsable expliquait qu’Alstom n’avait qu’un objectif commercial et non politique. Mohammed lui a rappelé que leur intervention en territoire occupé était punissable par la loi, qu’il préférait se priver de manger lui et tout son village pendant des années pour payer une contribution financière à Alstom afin de limiter la perte des profits en cas d’annulation du projet. Petit sourire gêné du haut responsable d’Asltom qui n’a pas répondu à la proposition de Mohammeb.

Avant la construction du mur, Bil’in vivait déjà sous l’occupation, ce qui rendait déjà difficile la vie des habitants. Voici deux exemples donnés par Mohammed qui montrent la difficulté de vivre sur une terre colonisée et les limites de la "liberté".

J’habite à 20 km de la Méditerranée, je la vois du toit de ma maison et pourtant je n’ai jamais pu m’y baigner.

Je suis né en octobre en pleine saison de la cueillette des olives, je suis né sous un olivier et aujourd’hui, seuls les colons peuvent aller dessous. Et pourtant cette terre nous est chère.

A propos de la colonisation et la construction du mur.

Le retrait de Gaza a permis à Israël de pouvoir mieux coloniser la Cisjordanie. Le bloc de colonies de Modin’illit va passer de 30 000 à 300 000 habitants. Les israéliens n’appellent pas ça de la colonisation mais de l’expansion coloniale, terme qui rassure les Etats-Unis qui avaient demandé expressément aux israéliens d’arrêter de construire de nouvelles colonies (l’expansion tout comme la colonisation est condamnée par les lois internationales).

Le mur a deux objectifs : le premier sert à réunir les colonies entre elles pour ne faire qu’un bloc (vol de terres), le second est une sorte de transfert. Le fait qu’Israël tente de repousser les palestiniens jusque derrière le Jourdain est bien la preuve qu’il s’agit d’un transfert d’une population. Chaque ville à une limite territoriale. Bil’in n’a pas le choix si elle veut s’agrandir d’acheter des terres hors de la ville. La terre coûte très cher, il est impossible aujourd’hui de pouvoir l’acheter, ce qui pourrait nous obliger à partir encore plus vers l’est. A force d’être tout le temps repoussée, la Cisjordanie ne sera bientôt plus une terre palestinienne. Le mur n’est qu’un outil à la colonisation. Aujourd’hui, il passe là où était censée passer la frontière lors des premiers accords d’Oslo qui avaient été refusés à juste titre par l’autorité Palestinienne puisqu’il amputait 60% de la Cisjordanie.

La communauté internationale, et tout particulièrement les Etats-Unis, refuse d’agir contre Israël puisque chaque action d’Israël est réalisée au nom de la sécurité, ce qui donne l’impression qu’Israël n’est pas hors la loi.

A propos de Bil’in

Bil’in était avant géré par un comité qui était plus ou moins désigné par le gouvernement israélien, nous étions considérés comme des collaborateurs. Dans les années 90, nous, la nouvelle génération, avons décidé de suivre le mouvement du Fatah et c’est tout naturellement que nous nous sommes retrouvés à la tête du comité du village. Aujourd’hui, nous avons l’appui total de la population. Nous fonctionnons en démocratie citoyenne, c’est à dire que tout le monde a le droit d’assister aux réunions du comité, de donner son avis, de s’opposer : chaque voix compte.

Grâce à l’aide de l’église chrétienne, nous avons pu construire une nouvelle école. Nous avons reliés par une route plusieurs villages entre eux. Depuis l’annexion des terres nous n’avions plus de vraie route, c’était le moyen âge. La nouvelle route a été goudronnée il y a 6 mois. Maintenant nous devons développer le réseau électrique. Mais notre problème majeur reste l’eau. Il n’y a qu’une seule arrivée d’eau pour plusieurs villages et ce sont les israéliens qui en maîtrisent l’ouverture, décident de la consommation autorisée par habitant (2 m3 par mois et par habitant), contrôlent les puits existants et interdisent la construction de nouveaux puits. C’est pour ça qu’il est nécessaire de trouver des investisseurs pour financer un plus important système d’arrivée d’eau. Après 4 ans d’attente pour obtenir l’autorisation, nous espérons que cette aide financière viendra de l’Union Européenne. Bil’in vit sur la deuxième plus grosse nappe d’eau de Cisjordanie, 90% de cette eau est aujourd’hui réservée aux colons.

Bil’in est devenu un village pauvre. Avant, certains habitants travaillaient en Israël. Depuis la construction du mur et l’expansion des colonies, les permis de travail ont été retirés à une grande majorité d’entre nous. Il ne nous reste même plus la culture des oliviers puisque le chantier du mur nous bloque l’accès à la plus grande partie de nos terres cultivables. Cette année, du fait d’une mauvaise saison en général pour l’olive, et de notre incapacité à pouvoir s’occuper des oliviers, la récolte est presque inexistante. Il ne nous reste plus que la vente de matériaux que nous récupérons.

Nous invitons tout le monde à venir à Bil’in pour que l’opinion publique prenne conscience de ce qu’est vivre sous l’occupation.

Venez participer avec nous, à la conférence internationale que nous tiendrons les 20 et 21 février 2006 (anniversaire du début des actions de résistance du village) à Bil’in.