19/06/2007
Source : CCIPPP
Deux citoyens de la ville de Fosses (Val d’Oise, 95) se sont rendus à Bil’in pour participer à la Conférence Internationale, pour représenter la solidarité de Fosses avec la résistance de Bil’in, et partager quelques projets (Un bus pour Bil’in, et la préparation de la visite à Fosses d’une délégation de Bil’in en Octobre autour d’un tournoi de football) : témoignage.
Je suis partie en Israël et en Palestine avec un élu municipal de la ville où je travaille, pour représenter celle-ci dans le soutien politique à la résistance pacifique des habitants de Bil’in contre le mur et participer à la conférence internationale qu’ils organisent tous les ans pour faire connaître leur lutte.
Avant de rejoindre Bil’in, nous avons passé une journée à Jérusalem afin de rencontrer le Service de coopération et d’action culturelle du Consulat général de France et faire un peu de tourisme dans la vieille ville.
D’emblée, nous avons été frappés par la séparation des espaces en fonction des appartenances religieuses : quartier juif, quartier musulman, quartier chrétien. Alors que nous nous baladions dans les rues de Jérusalem et cherchions à trouver le passage qui nous mènerait sur les toits de la ville, un gamin nous proposa de nous mener.
Quelle ne fut pas notre surprise de découvrir au fil de notre périple que notre jeune guide, prénommé Mohamed, était interdit de Cité dans de nombreux espaces de la ville. Alors que nous-mêmes, en tant que touristes français, après avoir montré nos papiers d’identité et nos sacs aux soldats israéliens, pouvions accéder à toutes les rues et aux espaces chargés au plan symbolique et historique : mur des lamentations, esplanade des mosquées, église du Saint Sépulcre, lui, jeune de 13 ans, ne pouvait ni s’asseoir à nos côtés dans les cafés ou restaurants, ni accéder à ces lieux.
Autre élément d’étonnement : l’exacerbation du religieux, fortement présent dans les rues au travers des tenues vestimentaires, donnant à voir le plus souvent des approches traditionalistes. Ainsi, le berceau des 3 principales religions monothéistes, berceau de notre civilisation, qui aurait pu être le lieu de la rencontre des cultures, était devenu le lieu de la séparation et de l’enfermement chacun sur soi.
Au terme de cette première journée, nous avons rejoint Bil’in pour participer à la conférence. Suivant le mur pendant quelques kilomètres au sortir de Jérusalem, nous avons passé les check-points sans difficulté. Notre chauffeur de taxi était palestinien mais roulait dans une voiture israélienne. Systématiquement et à plusieurs reprises en traversant les villages palestiniens, il s’adressait aux habitants pour demander son chemin. Nous nous demandions pourquoi tant d’insistance. Nous avons finalement compris qu’il s’agissait de se faire connaître. En effet, les israéliens ne sont pas les bienvenus de ce côté du mur et la situation peut très vite déraper en cas d’hostilité.
Prévue sur deux jours, la conférence commença le lendemain matin. 560 personnes y participaient : des palestiniens, des israéliens qui partagent leur cause, des internationaux de différents continents… Pour la France, peu de villes étaient présentes mais de nombreuses associations actives dans le soutien à la cause palestinienne et dans la promotion de la paix étaient là.
La conférence fit intervenir diverses personnalités de différents pays. Parmi celles-ci : Luisa Morgantini (Italienne, vice-présidente du parlement européen, l’une des fondatrices du mouvement Les femmes en noir. Elle a reçu en 1995, le prix de la paix des femmes en noir pour son rôle dans la construction de ponts entre Israéliens et Palestiniens…) ; Mairead Corrigan Maguire (Irlandaise, pacifiste très active et passionnément engagée pour défendre la non violence, elle a reçu le prix Nobel de la paix en 1976 pour son action pour la paix entre Irlande du Nord et du Sud…) ; Stéphane Hessel (Français, ancien ambassadeur de France à Tel Aviv, ancien déporté à Buchenwald. Il a pris une part active dans l’écriture de la Déclaration universelle des droits de l’homme adoptée par les Nations unies en 1948. Il est membre du Comité français de défense et de promotion de la non violence et très engagé dans la défense de la cause palestinienne…) ; Hamira Haas (Israélienne, journaliste et écrivain. Elle compare la situation de la Palestine à celle de l’apartheid sud africain. Elle est convaincue que la lutte commune entre Israéliens et Palestiniens et sa médiatisation dans le monde entier comme l’a fait l’ANC, est la seule issue possible à cette guerre…) ; Mustafa Barghouti (Palestinien, Ministre de l’information…) ; Jeff Halper (Israélien, Professeur d’anthropologie, engagé aux côtés des palestiniens dans la lutte contre les destructions des maisons et contre le mur, pour la construction d’une paix juste et soutenable dans la région…) ; Mohammed Elias Nazzal (Palestinien, membre du Comité populaire de lutte contre le mur à Bil’in et coordinateur du Comité national de résistance populaire…). Ce qui nous a frappé lors de cette conférence, c’est d’une part la qualité des apports et du débat, d’autre part, l’importance de la référence à la non-violence et au dialogue entre les peuples comme seule issue possible à la guerre. Concernant la situation dans laquelle se trouve la Palestine, le terme d’apartheid a été longuement développé, ainsi que les conditions de domination culturelle, politique et économique, dans lesquelles sont maintenus l’Etat et le peuple palestinien.
A Bil’in, la population s’est vue expropriée brutalement d’une grande partie de ses terres. Elle a aussi subi les arrachages systématiques d’oliviers par les soldats israéliens. Les 3 piliers de la résistance pacifique des habitants du village contre le mur sont la solidarité avec les israéliens progressistes et les internationaux, le développement d’actions faisant intervenir des artistes pour faire connaître leur lutte, le recours à des avocats pour défendre le respect du droit.
Tous les intervenants, d’où qu’ils viennent, ont témoigné avec force des violations régulières du droit international perpétrées par Israël avec la complicité des Etats-Unis et de l’Europe.
Aujourd’hui 11 000 prisonniers palestiniens sont actuellement retenus sans jugement dans les prisons israéliennes et l’occupation continue. La ville de Jérusalem par exemple, exclut de plus en plus les Palestiniens des zones qui leur étaient reconnues internationalement.
La Palestine est maintenant enfermée dans 850 kilomètres de mur. Israël justifie l’existence du mur par la nécessité de pouvoir garantir sa sécurité. Or, le pays est situé au 4ème rang des puissances productrices d’armes au monde. De plus, Israël contrôle tous les réseaux de distribution d’eau, d’électricité, de téléphonie, des produits de santé et impose à la Palestine des prix souvent exorbitants, qui la mette en position de rationnement et de totale dépendance. 80 % des importations palestiniennes passe par Israël. Il est impossible pour la Palestine de pouvoir bénéficier de flux directs de marchandises. Ainsi, de manière régulière, des camions transportant des produits palestiniens sont bloqués dans leurs déplacements par l’armée israélienne. De même, des fonds palestiniens sont bloqués en Israël et aux Etats-Unis. Enfin, Israël contrôle 90 % des recettes liées au tourisme sur le territoire palestinien.
Le droit de circulation des Palestiniens, y compris sur leur propre territoire, est également très restreint. Même le Ministre palestinien de l’information a besoin de 4 permis différents selon les destinations auxquelles il veut se rendre. Les déplacements des jeunes d’une ville à l’autre pour se rendre à l’université sont aussi régulièrement aléatoires. Ce qui rend la possibilité de poursuivre des études particulièrement difficile.
Tous ces éléments suscitent des problèmes économiques et politiques majeurs pour la Palestine.
Le contrôle de l’information et des médias par les israéliens est également un obstacle énorme pour les palestiniens. Car les discours diffusés ne rendent pas forcément compte de la réalité de la situation.
Dans ce système de domination perpétré par l’Etat d’Israël, la question du droit est centrale. Entre les violations du droit international et l’inégalité des droits au sein même de la société israélienne, l’injustice faite aux palestiniens est considérable. Le droit israélien est fondé sur des bases ethniques. Ainsi, il existe le droit des juifs et le droit des non juifs. Le mur est l’aboutissement d’une politique de séparation construite sur une logique raciale. L’apartheid subi par le peuple palestinien consiste en une domination culturelle, politique et économique, et en un contrôle systématique de toute la population palestinienne.
Dans ce système de domination, la logique de classe n’est pas absente. L’occupation israélienne constitue une opportunité d’ascension sociale pour une certaine frange de la bourgeoisie israélienne. Et si la société israélienne n’est pas monolithique, face à la question palestinienne, les israéliens sont majoritairement d’accord avec la politique menée. Par ailleurs, au plan géostratégique, Israël constitue une base avancée des Etats-Unis au Proche orient, qui permet d’en assurer le contrôle, d’où la relation d’impunité qui se perpétue malgré les violations régulières du droit international.
Dans ce contexte, un des grands enjeux pour la Palestine, est de parvenir à construire l’unité nationale. Ce n’est pas tâche aisée compte tenu des différents mouvements politiques qui s’affrontent. Mais au dire des Ministres présents, cette unité est en train de se construire.
A ce sujet, l’exemple de Bil’in est aussi intéressant de ce qui peut déchirer parfois les populations. Alors que les habitants de ce village dans leur très grande majorité ont fait le choix de la lutte non violente, que cet engagement devient une sorte de symbole de la résistance palestinienne et que d’autres villages de Palestine veulent aujourd’hui suivre la même voie, parallèlement d’autres habitants, considérant la situation d’occupation et la violence de l’Etat d’Israël n’acceptent pas de se résoudre à l’abandon des armes. De même, alors que la conférence de Bil’in accueillait des israéliens partageant le combat des palestiniens, le Hamas avait refusé d’y participer, considérant qu’il n’était pour lui pas possible d’engager le dialogue avec des israéliens, quand bien même ceux-ci s’affirmeraient solidaires de leur cause.
Tout cela montre à quel point la situation est complexe. On mesure là l’importance de l’enjeu que peut revêtir l’engagement des pays occidentaux dans le soutien à la construction d’une paix durable sur ces territoires et à quel point la solidarité des internationaux avec les habitants de Bil’in peut être essentielle à la reconnaissance et à la diffusion de leur lutte.
Au terme de la conférence, un temps nous a été proposé pour nous préparer à la manifestation du lendemain. L’action non violente n’est pas si simple et se confronter à ce que cela peut impliquer aide à en mesurer concrètement les enjeux. La première étape de la préparation consistait à faire des exercices sous forme de jeux de rôle. Il s’agissait de prendre conscience de nos réactions spontanées pour mieux les maîtriser et nous en défaire si elles apparaissaient inadaptées. Par exemple, éviter de répondre à la violence par la violence, apprendre à se protéger sans pour autant fuir et susciter la panique, surmonter sa peur et rester le plus calme possible, essayer de ne jamais reculer mais avancer calmement, s’asseoir éventuellement si la réaction d’en face est trop dure pour susciter le calme et lever les bras en signe de paix… Au fur et à mesure de ces différents exercices, les intervenants nous informaient des armes que les soldats israéliens risquaient de porter contre nous : des lances à eau, des balles en caoutchouc, des grenades à son et lacrymogènes, des matraques… Ils nous expliquèrent aussi nos droits en cas d’arrestation. Pour nous, le risque consistait à être retenu pour interrogatoire prolongé pendant 2 ou 3 jours et empêché ensuite définitivement de revenir sur le territoire.
Si la non-violence peut, lorsque l’on en discute de loin, apparaître comme une évidence. Lorsque la réalité confronte au fait de manifester pacifiquement en face d’une armée que l’on sait agressive, la question se pose inévitablement : Quel est le sens de tout cela ? De quoi serais-je capable ? Aurais-je le courage d’aller jusqu’au bout de mon engagement ? Et bien sûr, la peur est là.
Le vendredi matin donc nous nous sommes retrouvés à environ 200 personnes au centre du village. Du haut du toit de la maison où nous étions rassemblés, nous apercevions les soldats israéliens qui arrivaient prés du mur pour faire barrage à notre mouvement. Vers 13h, la manifestation s’ébranla. Le but de la manifestation n’était pas de passer le mur mais seulement de se rendre prés de celui-ci pour scander des slogans de résistance. Pourtant, après 1 à 2 kilomètres de marche alors que nous quittions les dernières maisons du village et nous retrouvions en haut de la colline surplombant le mur, à environ 800 m de celui-ci, les soldats israéliens commencèrent à tirer. Des grenades lacrymogènes puissantes nous arrivaient au-dessus des têtes, tombant sans que nous ayons le temps de les voir arriver. Régulièrement, nous tentions de nous protéger en nous dispersant un instant sur les côtés, puis reprenions notre position au centre de la route et continuions d’avancer calmement. Denis était à mes côtés. Nous nous étions promis de rester soudés. Il avançait de manière tranquille et déterminée, m’aidant à ne pas céder à la peur et me donnant l’énergie de continuer.
De temps à autre, lorsque les tirs devenaient trop denses, quelqu’un donnait le ton et s’asseyait à terre. Nous nous retrouvions tous assis. Puis, une autre grenade nous obligeait à nouveau à nous disperser. Petit à petit, à force de dispersion puis de redémarrage, nous nous rapprochions des soldats. L’avancée était lente à cause des gaz aveuglants, qui nous faisaient tousser et nous empêchaient de respirer. Une ou deux fois, alors que nous nous étions dispersés sur les côtés pour nous protéger, des soldats israéliens s’étaient introduits dans les taillis pour tenter d’éclater le groupe et d’en isoler quelques-uns. Des blessés étaient remontés régulièrement sur des civières par une équipe de soignants jusqu’à une ambulance placée là pour la circonstance.
Alors que nous nous rapprochions des soldats, ceux-ci commencèrent à viser et tirer des balles en caoutchouc très dures, qui nous arrivaient dans les jambes. Giorgios, un manifestant grec, qui était avec nous et n’hésitait pas à se placer au premier rang en reçut plusieurs, en même temps que de violents coups de matraques. Il faisait chaud. Au bout de 2 heures, nous étions épuisés mais arrivés à quelques 200 m du mur. Plusieurs manifestants étaient arrêtés, mais l’un d’entre eux avait réussi avant de se faire attraper, à passer le barrage des soldats et grimper en haut d’une immense antenne de télécommunications pour y planter le drapeau palestinien. En le voyant flotter en l’air, tout le groupe s’exclama avec fierté en faisant le v de la victoire. Puis des négociations eurent lieu entre un représentant du gouvernement palestinien présent et l’armée israélienne, qui relâcha tous les palestiniens et internationaux arrêtés. Par contre, les manifestants israéliens eux ne furent pas relâchés.
En revenant de la manifestation, je pensais aux luttes de Gandhi et des nombreux indiens, qui avaient affronté sans armes, la violence de l’armée britannique au moment de la guerre d’indépendance en Inde. Je mesurais tout le courage qui leur avait fallu pour défendre leur liberté et affronter ainsi le risque de la mort.
Quand je pense aux habitants de Bil’in qui depuis plus de deux ans, tous les vendredis, continuent de manifester pacifiquement face à la violence des soldats, pour dire non au mur, à la domination et à la guerre, crier leur appel à la liberté… Quand je pense à ce vieil homme du village de Bi’lin, qui a marché devant nous tout le temps de la manifestation, a chaviré un moment à cause du gaz, a été emporté sur une civière, puis est revenu une demi heure plus tard pour reprendre sa place à l’avant, et continuer de crier son appel à la liberté… Quand je pense à tous ces enfants de Palestine ou du Liban qui ne connaissent que la guerre… Je me dis que nous n’avons pas le droit d’ignorer tout cela. Nous devons parler, raconter ce que nous avons vu. C’est le but de ce témoignage : ne pas oublier et transmettre.
C.B.