Etreintes, chaudes et froides

02/05/2010

Source : Ha’aretz - Traduction : CCIPPP

par Amira Hass

Le premier ministre palestinien Salam Fayyad a repoussé des réunions de travail à l’étranger pour ouvrir la 5ème Conférence de Bil’in sur la Lutte Populaire qui a eu lieu du 21 au 23 avril. Et il a apporté avec lui une dot généreuse : les représentants de 23 consulats et missions diplomatiques étrangers.

Ils étaient là, assis sous la tente géante érigée dans la cour d’école du village, au milieu des militants de Bil’in et d’autres villages, ainsi que d’enfants qui étaient venus avec leurs parents et se baladaient avec des assiettes de haricots et de za’atar, de femmes qui tenaient des stands de broderie artisanale à vendre, d’une poignée d’Israéliens et de dizaines de militants étrangers.

En plus des discours, la conférence comprenait la visite de différents sites locaux et la participation à la manifestation hebdomadaire contre le mur de séparation, dont la construction est en cours et continue à meurtrir la terre et à dévorer la roche et les champs.

Sur un côté se trouvait une rangée de sièges blancs portant la photo de 15 hommes, échantillon représentatif des dizaines de militants de la lutte populaire des villages palestiniens qui ont été emprisonnés ou sont encore incarcérés dans les prisons israéliennes. En face de ces sièges et derrière le dais, il y avait un portrait de Bassem Abu Rahma, qui a été tué à la manifestation du 17 avril 2009 par une grenade lacrymogène que lui a tirée en plein cœur un soldat de Tsahal.

Les militants des comités populaires qui mènent la lutte contre le mur de séparation et les colonies sont bien conscients de la critique selon laquelle "l’étreinte" qu’ils reçoivent de l’Autorité Palestinienne est trop forte et trop étroite. Ils savent bien que certains soupçonnent que l’AP souhaite réguler et moduler la lutte populaire, et qu’elle exploite son soutien très médiatisé pour contrer la critique de sa politique dans l’opinion publique. La solution des militants face à ce problème consiste à conserver leur indépendance politique et partisane, pour ne pas être mêlés aux disputes entre factions qui caractérisent l’arène politique, à continuer à organiser des actions populaires, et à faire pression sur le Hamas et le Fatah afin qu’ils se réconcilient.

En tout cas, les forces de sécurité israéliennes font tout pour que ces militants ne deviennent pas les "enfants gâtés" de l’AP et pour que la lutte populaire continue à se propager.

Tard dans la nuit, quelques heures avant le discours de Fayyad à cette conférence de trois jours, une unité de l’armée a envahi le village de Bil’in.

C’est un événement bien ordinaire dans ces villages qui sont devenus symboles de lutte non-armée contre l’occupation, une sorte de routine à laquelle nul ne s’habitue vraiment. Cette fois, les soldats avaient été envoyés pour arrêter un jeune de 17 ans, témoin de l’accusation cité à comparaître devant la cour militaire d’Ofer (située sur les terres du village de Bitunia) mercredi dernier. Pour le contribuable israélien, c’est une méthode bien plus coûteuse qu’une sommation écrite ou un appel téléphonique. Le jeune n’était pas chez lui mais il savait qu’il devait aller témoigner. Et il s’est effectivement présenté le lendemain matin au procès d’Abdullah Abou Rahma, qui est incarcéré depuis le 10 décembre 2009, Journée Internationale des Droits de l’Homme, sous l’inculpation d’incitation, de jet de pierres, et d’organisation et participation à une manifestation sans autorisation.

Vent dans les voiles

Selon la liste fournie aux journalistes par le porte-parole de la conférence, il y avait parmi les participants des représentants de l’Argentine, du Brésil, du Mexique, de l’Afrique du Sud, de la Turquie, des États-Unis, de l’Union européenne, de l’Espagne, de la France, de l’Italie, de Malte, de l’Angleterre, de la Roumanie, de la République tchèque, de la Suède, de la Belgique, de l’Irlande, du Danemark, de la Finlande, de la Grèce, de la Hollande, de l’Autriche et de la Hongrie, ainsi que l’envoyé spécial du secrétaire général de l’ONU dans la région.

Les participants n’avaient pas besoin de la tente de Bil’in pour entendre Fayyad prêcher que la lutte pour l’indépendance comporte trois voies qui sont étroitement liées et interdépendantes : la lutte populaire (et non-armée), le renforcement des institutions d’état, et la lutte politico-diplomatique menée par l’OLP. Ceux qui étaient présents connaissent aussi très bien son opinion sur la zone C, qu’il a également réaffirmée à l’ouverture de la conférence : elle devrait être ouverte et il faudrait y élaborer des projets (qui coûtent de l’argent) malgré la politique israélienne qui l’interdit.

Les participants l’avaient aussi déjà entendu dire ce qu’il a déclaré à la conférence : que son gouvernement exige qu’Israël retire le décret militaire n°1650 sur la prévention de l’infiltration (malgré les paroles apaisantes de Hussein a-Sheikh, militant important du Fatah qui est responsable du ministère des affaires civiles de l’AP, homologue palestinien de l’Administration Civile israélienne qui sert d’intermédiaire entre les civils palestiniens et les autorités militaires).

À propos, ce décret militaire (que les Palestiniens considèrent comme une preuve des inébranlables projets d’expulsion d’Israël) a, pour la première fois depuis plusieurs années, réussi à unir les forces politiques de Gaza. Le jour d’ouverture de la conférence de Bil’in, des représentants de toutes les organisations, y compris du Fatah et du Hamas, ont tenu à Beit Hanun un rassemblement contre le décret. Hisham Abdel Razek, dignitaire du Fatah et Ayman Taha, dignitaire du Hamas, y ont prononcé un discours et défilé ensemble.

Les dignitaires étrangers ne sont pas restés écouter les autres sessions de la conférence où des mots comme "apartheid" et "racisme" ont été fréquemment prononcés dans les discours sur la politique israélienne. Ils ont également manqué la vidéo-conférence diffusée de Gaza. Là aussi, des groupes restreints mais déterminés de militants non-armés tentent de tenir tête à Tsahal, qui fait constamment feu sur une zone de plusieurs centaines de mètres le long de la barrière de sécurité qui borde la frontière pour empêcher les agriculteurs de travailler leurs terres. Les militants gazaouis continuent obstinément à aller cultiver ces terres interdites, mettant leur vie et leur santé en danger et, en même temps, ajoutant un chapitre supplémentaire à l’expérience de la lutte palestinienne non-armée.

Même si elle a été assez brève, il est possible d’interpréter la présence des diplomates étrangers à Bil’in comme la démonstration d’une forme de soutien à la lutte palestinienne non-armée et populaire, dont les objectifs déclarés sont de détruire la barrière de séparation et de démanteler toutes les colonies.

Associées, les déclarations de Fayyad (qui est également ministre des finances) et celles des représentants des pays donateurs sont également une forme de réponse aux menaces de Tsahal (décrites dans un article de Yaakov Katz dans le Jerusalem Post de la semaine dernière), selon lesquelles l’armée agira pour contrer le soutien financier de l’AP à la lutte populaire. Il se confirme que Tsahal souffle le vent dans les voiles de cette lutte qu’il essaye par ailleurs d’anéantir.